Le Karma

« Les actes karmiques dont vous êtes responsables ne s’effaceront pas.

Vertus et non-vertus donneront lieu, en conséquence, à des résultats. » Shantideva

His Holiness the Dalai Lama greeting a member of the Muslim community on his arrival at the Thiksey Mosque in Thiksey, Ladakh, J&K, India on August 11, 2016. Photo/Tenzin Choejor/OHHDL www.dalailama.com

* Hinayana

La religion bouddhiste (ou philosophie) est à la fois mondaine et transcendante. La perception de la vacuité de l’inhérente existence est transcendantale, et celles des actes (karmas) et leurs résultats appartiennent au monde. Observer le monde pour découvrir que les effets résultent toujours de leurs causes propres et ne sont jamais indépendants, est une étape majeure pour compléter la vision transcendantale de la vacuité de l’inhérente existence. Le Bouddha pénétré de cette révélation enseigna : « Tout ce qui résultent de causes n’est pas produit intrinsèquement. »

 

Les phénomènes éphémères naissent en relation avec des causes, ils n’ont pas une nature autonome. En relation avec des éléments extérieurs à eux-mêmes, ils sont par essence vides d’une existence inhérente. Bien que la vision mondaine et pertinente de l’interdépendance des choses soit le niveau de compréhension le plus grossier, il constitue le début d’une prise de conscience de la dimension transcendantale d’un aspect subtil de l’interdépendance, qui renferme le sens d’une vacuité de l’inhérente existence.

 

Ce chapitre est consacré au karma. Il s’intéresse à la vision mondaine et juste des effets aux origines conditionnées.

 

Un karma sans limites

 

Les plaisirs petits ou grands résultent d’actes vertueux. Les douleurs fortes ou faibles découlent d’actions non vertueuses. Sous cet angle, le karma est sans équivoque : les actions positives à long terme apportent des joies, et les mauvaises actions entraînent des souffrances. Nagarjuna dans La Précieuse Guirlande des avis au roi dit :

 

« Des actes non vertueux proviennent les souffrances

Comme les mauvaises transmigrations.

Des actes vertueux résultent les joyeuses transmigrations

Et les plaisirs octroyés au cours des vies. »

 

De cette façon, le karma est infaillible. Mais les effets d’un acte précis peuvent s’amplifier. Dans le monde extérieur, une simple graine va donner un arbre majestueux. Pour les phénomènes de la conscience, un tel renchérissement n’est pas exclu. Un acte bénin peut engendrer des effets inouïs. Médire contre une personne sous le coup de la colère peut provoquer des conséquences dans les vies ultérieures. Bouddha dit :

 

Ne pensez pas que le plus insignifiant

Des actes non vertueux commis ne vous imprégnera pas.

Comme ce grand vase est rempli

Des gouttes d’eau qui tombent,

Ainsi l’inconscient accumule

Les actes négatifs en peu de temps.

 

Ne pensez pas que la pratique de la vertu

La plus bénigne ne laissera aucune trace.

Comme un grand pot est rempli

Des gouttes d’eau qui tombent

Ainsi, l’être résolu accumule

Les actes vertueux en peu de temps.

 

En réalité, nous ne prêtons pas assez d’attention aux actes anodins, vertueux ou non. Aucun acte n’est jamais bénin, soyez attentif au moindre d’entre eux. Bouddha dit :

 

Ne pas déprécier la force de l’acte négatif le plus infime,

En pensant qu’il ne sera pas nuisible.

Par l’accumulation des gouttes d’eau,

Un grand vase se remplit peu à peu.

 

Cela signifie que nous devons prendre en compte le moindre acte vertueux ou non vertueux même si son impact semble infime. Aucun acte n’étant clairement insignifiant, prenez garde au moindre d’entre eux. Ainsi Bouddha dit :

 

Ne pas déprécier l’acte le moins négatif,

Penser qu’il n’aura pas d’effets nuisibles.

Par l’accumulation des gouttes d’eau

Un grand vase se remplit peu à peu.

 

Les actes ayant une grande intensité, la source des réalisations spirituelles repose sur l’élimination des dix actes négatifs ou noirs, et dans l’accomplissement de leur contraire, les dix actes vertueux ou blancs. Bouddha dit :

 

La pratique des dix actes vertueux est la source de la naissance sous un statut d’homme ou de dieu, la source de l’accomplissement des efforts vertueux des élèves comme des êtres réalisés, la source de l’éveil du soi réalisé, la source des actes des bodhisattvas et la source des qualités des bouddhas.

 

Types d’actes

 

Le sens littéral du terme « karma » est acte.  Dans ce contexte précis, il se réfère aux actes qui motivent une intention particulière. Les actes basés sur une résolution personnelle ont des formes multiples, allant d’expressions du corps, de la parole à celles du mental. Néanmoins, les plus importants sont définis dans les dix actes vertueux et les dix actes non vertueux. Comme je l’ai précisé auparavant, les trois actes négatifs sont tuer, voler, avoir un comportement sexuel déréglé ; les quatre actes négatifs de la parole sont mentir, calomnier, proférer des paroles blessantes et se complaire dans le bavardage inutile ; et les trois actes négatifs de l’esprit sont la convoitise, la malveillance et les vues erronées. Revoyons-les en détail.

 

Parmi les trois actes corporels non vertueux, tuer est plus grave que voler, qui, à son tour, laisse une empreinte plus intense qu’un comportement sexuel déréglé. Parmi les quatre actes négatifs de la parole, mentir est plus grave que calomnier, qui, à son tour, laisse une empreinte plus intense que la profération de paroles blessantes, bien plus défavorables que le bavardage. Quant aux trois actes négatifs de l’esprit, les vues erronées sont plus graves que la malveillance, qui laisse une empreinte plus intense que la convoitise. Un ordre similaire classe aussi l’influence positive des dix actes vertueux contraires, depuis l’abstention de tuer, et ainsi de suite.

 

D’autres éléments interviennent sur la tonalité des actes négatifs ou vertueux :

 

- l’intention qui préside,

 

- l’accoutumance sur une longue période de temps,

 

- si l’acte est nuisible ou bénéfique à des individus ou à des groupes de gens offrant une contribution à la société,

 

- la motivation qui a donné lieu à ces actes au cours de la vie.

 

L’empreinte laissée par l’acte dépend de la manière dont il a été accompli. Tuer est un acte plus prégnant, s’il est commis avec un sentiment de délectation, il encourage les autres à le perpétrer, s’il est commis avec préméditation, s’il est réitéré, s’il est réalisé sous la torture, si la victime est l’objet d’actes indignes, ou si la victime est indigente, souffrante, pauvre ou tremblante de frayeur.

 

Différents résultats du Karma

 

Les conséquences des actes commis appartiennent à plusieurs catégories. Le meurtrier renaîtra sous une forme misérable comme un être des enfers, un fantôme famélique ou un animal. Ce résultat obtenu après maturation de l’acte commis porte le nom de fruit, car il affecte la nouvelle naissance jusqu’à sa fin. Puis, cette existence défavorable achevée, l’être prend forme humaine en renaissant. Par exemple, de l’acte de tuer peut résulter une vie brève ou sujette aux maladies. C’est un résultat conforme à la cause. Le même karma peut avoir un résultat conforme au pouvoir qui conditionne la personnalité, l’envie de tuer par exemple, qui va pousser cet enfant à s’adonner avec plaisir à écraser des insectes. Ou encore, avoir un résultat conforme au pouvoir qui conditionne l’environnement dans lequel s’effectue la renaissance, par exemple, en mettant à portée des nourritures, des boissons et des remèdes médicinaux de médiocre qualité sans aucune efficacité, ou parfois, occasionnant des maladies.

 

Par analogie, le karma favorable ou blanc, tel que l’abstention de tuer acquise après l’identification de ses fautes, a aussi un résultat de maturation qui consiste à renaître, grâce à une heureuse transmigration, dans une enveloppe humaine et comme un dieu. Le résultat conforme à la cause peut apporter une longévité de la vie. Le résultat conforme au pouvoir peut conditionner le dégoût de tuer pour les vies ultérieures, ou sur l’environnement, la vie dans un endroit favorable.

 

Les karmas, agrégats d’éléments qui donnent à une vie son statut particulier, sont soit vertueux, soit non vertueux. Une vie sous forme humaine est la maturation d’un acte moral, pourtant les résultats d’autres empreintes négatives du karma peuvent y engendrer la pauvreté, la maladie et la mort prématurée. Un karma négatif d’où résulte une renaissance animale peut lui aussi, sous l’emprise d’empreintes karmiques vertueuses, permettre une longue existence paisible dans un foyer chaleureux où chats, chiens et animaux sont heureux.

 

Égalité des sexes

 

Abordons une question importante. Des textes bouddhistes décrivent une renaissance masculine comme un fruit karmique favorable. Ils reflètent certains points de vue de temps révolus. À notre époque, les hommes et les femmes sont considérés comme étant égaux. Ils ou elles ne sont pas différents et ont des perspectives d’avenir semblables. La renaissance féminine est également une maturation karmique favorable. Le Bouddha Shakyamuni, à l’aune de son temps, fit de légères distinctions entre hommes et femmes. Mais il émit l’idée que les vœux monastiques étaient destinés aux nonnes comme aux moines. Et dans ses tantras, textes d’enseignement à vocation pratique, le Bouddha considère la femme à l’égal de l’homme, et rend un hommage particulier à celle-ci.

 

Des textes bouddhistes attribuent des défauts au corps féminin dans le but de combattre le désir. Ils sont rédigés pour des pratiquants mâles, et cette démarche didactique doit aussi être appliquée au corps masculin. La Précieuse Guirlande des conseils au roi était destiné à un roi indien. Aussi, Nagarjuna parle de substance souillée féminine, mais il rappelle à Sa Majesté qu’elle doit voir son propre corps sous un angle similaire.

 

J’ai discuté avec une personne qui blâmait Shantideva, car il met les femmes en position d’infériorité, si l’on se réfère à une liste des défauts du corps féminin que le maître a composé dans son guide pour les bodhisattvas La Marche vers l’éveil.  Désappointée, cette personne s’est détournée de l’étude de ce texte. Shantideva s’adressait alors à une assemblée de moines, et voulait trouver un antidote à l’attrait de l’acte sexuel. Il présenta donc des caractéristiques physiques problématiques en relation avec un tel désir. Quand nous comprenons sa démarche intellectuelle, le message est clair : la femme est un objet potentiel du désir, mais, à l’inverse, cela s’applique aussi au corps masculin.

 

Ordination des nonnes

 

Les femmes et les hommes sont égaux. Il est donc important de réhabiliter, dans les pays qui l’ont interrompue, l’ordination complète des nonnes bouddhistes. Elle a perduré en Chine, au Vietnam et à Taïwan, et a disparu au Tibet. Ces vingt dernières années, nous avons recherché les moyens de faire revivre cette tradition chez les Tibétains. Certains avancent que le Dalaï Lama doit décider en substance. Mais le processus de décision en matière de discipline monastique dépend des personnes chargées de la faire respecter. Ils doivent pouvoir y réfléchir et en discuter afin d’arriver à un consensus démocratique. C’est une tâche qui ne revient pas à une seule personne. Les Taïwanais, qui maintiennent la complète ordination des femmes, seraient d’un grand secours s’ils acceptaient lors d’un congrès bouddhiste de se charger de cette question, de diriger les débats, faire des analyses et présenter des conclusions. Cet apport serait, au-delà du Tibet, bénéfique aux communautés bouddhistes de Thaïlande, Myanmar et Sri Lanka, où les vœux de la pleine ordination semblent ne jamais avoir existé dans cette lignée de transmission ininterrompue. Leur introduction ou leur réintroduction est sujet à controverse. Cette décision est aussi d’actualité en Occident, où de nombreuses femmes ont pris des vœux simples  et veulent être pleinement ordonnées. Les Taïwanais ont une responsabilité importante à assumer en posant le problème au cours d’un futur congrès des congrégations monastiques de l’ensemble des courants bouddhistes.

 

La contribution des Tibétains à l’actuelle situation des nonnes concerne l’éducation philosophique. Les nonnes ont instauré un programme d’études de la philosophie tibétaine depuis vingt ans, et nous allons mettre en place un examen pour accéder au niveau de Geshe, l’équivalent d’un doctorat universitaire.

 

La classification des résultats karmiques

 

« Les actes karmiques dont vous êtes responsables ne s’effaceront pas.

Vertus et non-vertus donneront lieu, en conséquence, à des résultats. »

Shantideva

 

Comment et quand les empreintes karmiques produisent-elles leurs résultats ? Le karma dont la tonalité est la plus forte vient à maturité en premier. Quand les tonalités sont égales, les imprégnations karmiques qui se présentent lors du décès mûrissent d’abord. Une raison importante pour que le mourant soit calme lors de son agonie. Les amis qui l’entourent doivent à ce moment-là éviter pleurs et lamentations, afin de ne pas susciter d’attachement, et retenir ainsi celui qui meurt alors qu’il est temps pour lui de quitter cette vie.

 

Après le karma à la tonalité la plus forte et ceux qui ont une tonalité égale, viennent ensuite à maturation les forces omniprésentes conditionnantes du karma (ou formations karmiques) qui conditionnent votre vie présente. Parmi les forces karmiques de force égale, celle qui sont formées en premier arrivent d’abord à maturation.

 

Dès que les empreintes karmiques entament leur maturation, les actes négatifs commencent à mûrir immédiatement dans cette vie, surtout s’ils ont été accomplis dans les conditions qui suivent :

 

- avec un attachement exagéré au corps physique, aux biens et à la vie,

 

- avec malveillance envers autrui,

 

- avec aversion pour les personnes pour les personnes qui vous ont aidé, négligeant en retour la moindre bonté envers eux,

 

- avec un grand ressentiment contre les sources de refuge, contre le Bouddha, les enseignements, la communauté spirituelle et les gourous,

 

Les actes vertueux suivent un processus comparable, leur maturation commence dès cette vie s’ils sont accomplis :

 

- en s’abstenant de s’attacher exclusivement au corps physique, aux biens et à la vie,

 

- avec une profonde compassion et bienveillance,

 

- avec le profond souhait d’offrir en retour l’aide que l’on vous a offerte,

 

- avec foi et confiance.

 

Autrement, les effets karmiques ne seront éprouvés qu’au cours de la renaissance qui suit ou dans d’autres vies.

 

Vaincre les effets du karma

 

À moins que le potentiel de l’acte commis, positif ou négatif, soit neutralisé, vous en subirez les effets. Le temps n’a aucune importance. Même s’il faut des éons, la capacité du karma à produire ses fruits ne disparaîtra pas. À ce sujet, Bouddha dit :

 

Que ce soit dans cent éons d’ici,

Un karma ne disparaît jamais.

Quand les circonstances et l’heure arrivent,

Les êtres en ressentent les effets.

Si vous êtes l’auteur d’actes négatifs passés,

Ou que vous en commettez,

Vous n’échapperez pas à la souffrance,

Essayez de s’enfuir est vain.

Où que vous soyez, il n’y a aucun endroit

Où ce karma ne pourra se réaliser,

Ni le ciel, ni les profondeurs océanes,

Ni au cœur des montagnes.

 

Vous serez confrontés aux conséquences de vos agissements physiques, mentaux ou verbaux. Mais vous ne subirez rien des effets karmiques, favorables ou défavorables, des actes que vous n’avez pas commis. Néanmoins, la force d’un acte vertueux de générer un effet favorable peut être remise en cause par une violente colère. Il faut savoir gérer son exaspération, pour éviter de voir réduire à néant les effets positifs de vos actions. Heureusement, les actes non vertueux peuvent être purifiés ou neutralisés. Diminuer les effets de ses actions négatives est donc possible. Voilà une méthode pour agir.

 

Vous avez commis un acte négatif, un vol par exemple. Grâce à la conjonction de quatre pratiques ou forces de purification, vous pouvez neutraliser la force de ce karma à produire un résultat défavorable, comme une renaissance dans la misère.

 

La première pratique est le remords sincère pour l’acte accompli, en se confessant aux proches, ou encore auprès d’une personne en particulier, le gourou. Ou encore, imaginez que vous vous confiez au Bouddha ou à une assemblée de bodhisattvas. C’est la résolution de ne pas garder intérieurement ce qui a été fait.

 

La deuxième pratique est l’engagement dans des actions positives avec le dessein de contrebalancer l’impact de l’acte négatif. Participer à des œuvres de charité ou d’autres activités vertueuses, jusqu’au moment où les effets de cet acte sont annihilés. Nombreux sont les actes de bienfaisance : financer des installations scolaires ou des équipements hospitaliers, lire des textes sur la sagesse ou avoir de la compassion pour les autres. Cultiver l’amour et la compassion permet de purifier efficacement les empreintes karmiques.

 

La troisième pratique est la résolution de ne plus recommencer dans le futur, de vous maîtriser pour ne plus commettre cet acte, même si votre vie est en question.

 

La quatrième pratique cherche à établir les bases du refuge et de l’intention altruiste de devenir éveillé. Comme une personne qui chute doit se relever, les mauvaises actions en lien avec les Trois Joyaux sont purifiées avec la prise de refuge, et les actes négatifs liés aux êtres vivants sont neutralisés en générant un sentiment altruiste envers les êtres qui vivent.

 

Personne n’échappe aux conséquences du karma sans la conjonction des quatre forces. Avec leur aide, les résultats des actes néfastes sont surmontés complètement, ou se transforment en douleurs bénignes comme un petit mal de tête, au lieu d’une souffrance insupportable. La période où sévit leur effet négatif peut aussi être écourtée. La force de l’impact résulte seulement de la manière dont les quatre forces sont cultivées.

 

Sa Sainteté le Dalai-Lama

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